Prendre ses distances face à une mère toxique

Manœuvrer pour que les enfants sautent dans le bain, c’est bien. Mais les rabaisser, les mépriser, les culpabiliser ? Mais c’est ce que font les parents manipulateurs. Et les conséquences sont désastreuses.Nous avons tous rencontré un manipulateur sur notre chemin auparavant, 2 à 3 % des gens le sont. Une personne toxique qui nous fait sentir piéger. Mais que se passe-t-il lorsqu’il s’agit d’un de nos propres parents ?La psychothérapeute française Isabelle Nazare-Aga a étudié le phénomène et donne ses conclusions. À partir de dizaines de témoignages, elle décrit les comportements de ces égocentriques qui empoisonnent la vie de leur progéniture. Pour leurs enfants, il n’y a ni « avant » ni « après » : la relation avec le manipulateur fait partie intégrante de leur identité. Ils grandissent avec un déficit émotionnel et beaucoup de culpabilité. Pour s’en sortir, la meilleure solution est souvent d’arrêter de sortir avec leur père ou leur mère.

Vous connaissez les manipulateurs en général et les amoureux, mais pourquoi tourner votre attention vers les parents ?

Le schéma est le même, parent ou pas. Mais grandir sous le même toit qu’un manipulateur, parfois deux, marque plus profondément que d’en avoir croisé un au bureau ou dans sa vie sentimentale. Un parent manipulateur est avant tout un narcissique qui cherche à prendre le dessus, quitte à écraser ses propres enfants. Pour se sentir fort, il rabaisse, dénigre, sape l’estime de soi de ceux qui devraient pouvoir compter sur lui. Il se compare à ses enfants, transforme leurs moindres réussites en menace, en compétition. Ceux qui subissent ça dès l’enfance accumulent la culpabilité, l’impression de ne jamais être à la hauteur, et perdent toute confiance en eux.

Face à cette pression, chacun réagit différemment. Les plus réservés, pour éviter l’affrontement, s’enferment dans le silence, l’anxiété ou la déprime. D’autres, extravertis, choisissent la rébellion. Certains partent tôt, à 15 ou 16 ans, cherchant la liberté à tout prix. Mais sans soutien, la sortie peut virer à la galère : l’émancipation précoce, sans filet, mène parfois à la rue.

Concrètement, comment se comporte le parent manipulateur ?

On le reconnaît à ses mots qui blessent et à ses gestes qui piquent. Une femme racontait que, devenue médecin, sa mère lui avait lancé : « Je te souhaite d’avoir une fille comme toi ! » Derrière les portes, l’ambiance est tendue, surtout lors des fêtes ou des réunions. Même quand chacun tente de calmer le jeu, le manipulateur trouve le moyen de provoquer une crise, juste pour attirer l’attention.

Quand la bonne nouvelle tombe, diplôme, promotion, il ne félicite pas. Il lâche un « Il était temps » ou détourne le sujet. S’il a plusieurs enfants, il joue avec les préférences : confidences à l’un, privilèges à l’autre, semant la discorde parmi la fratrie.

L’argent devient vite un outil de contrôle. Le parent manipulateur parle finances, mais reste avare. Offrir un cadeau ? Oui, mais à côté de la plaque, sans tenir compte des goûts ou de l’âge. Toute aide matérielle vient avec une condition. Par exemple, il accepte de financer les études seulement si l’enfant reste sous son toit. Le message est clair : tout se paie.

Vous allez jusqu’à dire que son amour est conditionnel…

Aussi dur que cela puisse paraître, c’est la réalité. L’amour d’un parent manipulateur dépend de l’obéissance, de l’admiration, de la soumission de son enfant. Tant qu’il se sent indispensable, il accorde ses faveurs. Sinon, la froideur s’installe.

L’individualisme dominant exacerbe-t-il ces attitudes ?

L’explication ne se trouve ni dans la société ni dans la culture. Les manipulateurs sévissent partout, même dans les sociétés très collectives comme le Japon. On ne parle pas ici d’un simple trait de caractère ou d’une conséquence de l’époque, mais d’un trouble psychiatrique. Cette distinction change tout pour la victime : une fois qu’on comprend qu’on n’y est pour rien, la culpabilité commence à s’effacer. On cesse d’espérer un changement impossible, et on se libère du poids d’être responsable du dysfonctionnement familial.

Y a-t-il plus de pères ou de mères manipulateurs ?

Hommes et femmes se partagent le terrain à parts égales. Pourtant, dans les témoignages reçus par Isabelle Nazare-Aga, les mères sont cinq fois plus citées que les pères. Probablement parce que le choc est plus violent : une mère qui blesse ses enfants, cela heurte profondément. Les différences existent, mais tiennent au registre : les mères utilisent plus volontiers la maladie, l’obésité ou le handicap pour réveiller le sentiment de culpabilité et attirer l’attention. Donnez-lui les clés de votre appartement (grave erreur !) et elle trouvera toujours une raison d’entrer : laver les rideaux, « récupérer » un objet. Le père, lui, prend souvent la posture du despote éducatif, lançant des insultes comme « bon à rien » à la moindre difficulté scolaire.

Devons-nous les affronter ?

Ce serait se jeter dans la gueule du loup. Reconnaître la pathologie chez son parent, c’est déjà avancer. Cette prise de recul permet de répondre différemment : à une attaque du type « Tu n’as jamais rien réussi », on peut répliquer calmement « C’est ton avis » ou simplement penser pour soi « Je sais qui tu es, tu ne m’atteindras plus ». Ce détachement offre la possibilité de mettre de la distance, d’espacer les visites, voire de couper tout contact si nécessaire.

Est-ce la meilleure solution ?

Tout dépend de la situation. Certains parviennent à limiter la casse en ne voyant leur parent que rarement et toujours accompagnés. Si cela devient impossible, ou si la toxicité est trop grande, couper les liens s’impose parfois. Oui, la réaction du parent sera violente, et la culpabilité guettera l’enfant. Mais cette culpabilité est déjà là, installée depuis des années. Prendre cette décision, c’est parfois choisir de survivre.

Les enfants de parents manipulateurs sont-ils susceptibles de reproduire ces comportements à leur tour ?

La manipulation n’est pas un virus familial. Un parent était déjà manipulateur avant d’avoir des enfants ; la parentalité n’a rien déclenché. Au contraire, ceux qui ont grandi dans cette ambiance éprouvent souvent une grande empathie envers leurs propres enfants, par réaction à ce qu’ils ont vécu.

Reconnaître un parent manipulateur

Isabelle Nazare-Aga a listé 30 traits caractéristiques. Pour être qualifié de manipulateur, un parent en cumule au moins 14. Voici quelques signes qui doivent alerter :

  • Au nom du lien familial, il culpabilise systématiquement les autres ;
  • Il remet en question les qualités, la personnalité et la compétence des proches : critiques, jugements, attaques déguisées ;
  • La jalousie teinte ses relations ;
  • Le mensonge fait partie de son arsenal ;
  • Il se pose en victime afin de recueillir la compassion et détourner les reproches ;
  • Il sème la zizanie, monte les uns contre les autres et peut briser des couples ;
  • L’égocentrisme guide ses choix ;
  • Menaces voilées, chantage direct : il sait obtenir ce qu’il veut ;
  • Il refuse toute critique et nie l’évidence, même flagrante ;
  • Ses proches vivent dans un malaise diffus, la sensation d’être piégés ;
  • Il force les autres à agir contre leur gré, les manipule à leur insu ;
  • Il continue à contrôler et critiquer, même absent.

Pour les enfants confrontés à ce type de parent, l’émancipation ressemble parfois à une escalade sans corde. Mais chaque pas de recul, chaque mur franchi, dessine un nouveau paysage, celui d’une vie qui n’appartient plus à l’ombre des autres.

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